Orgue de Saint-Front

Victor Hugo présente l’Exposition Universelle de 1869 dans un texte prophétique où il se fait le chantre du progrès technique allié à la plus haute estime de l’humanité.
C’est dans cet esprit qu’une délégation composée de Chanoines de la Cathédrale Saint Front de Périgueux et du Conseil de Fabrique de la Paroisse arrive à l’Exposition Universelle de Paris en 1869 , avec la ferme intention de voir et d’entendre le tout nouvel orgue de cathédrale que vient deconstruire Joseph Merklin , dans l’immense hall prévu à cet effet. Toutes les innovations de cet instrument sont présentées « à l’air libre  » , l’orgue n’ayant pas de buffet , pour mieux voir l’intérieur , sa mécanique innombrable irriguant son corps tout entier de ses veines d’air, jusqu’aux tuyaux disposés en rangs serrés à plusieurs mètres de distance. Les auditeurs, conquis à la fois par la commodité de cette nouvelle mécanique et par la poésie de l’harmonisation de sa partie instrumentale , font une offre à Merklin , qui accepte heureux et enthousiaste d’installer un de ces instruments dans la cathédrale byzantine de Périgueux , cathédrale auréolée de mystère , inspirant les élans passionnés du romantisme.
L’orgue , à la fin de l’Exposition , est démonté à Paris et transporté par train et par diligence jusqu’à Périgueux (où la fébrilité est à son comble), en un long caravansérail , à travers les campagnes de la « douce France ». Un événement va alors perturber le cours de son histoire qui , jusque là , lui était favorable , la guerre de 1870 et son cortège de malheurs et de restrictions. Encore heureux que les tuyaux ne fussent point fondus pour la fabrication de balles ! Quoi qu’il en soit , on le remonte , mais sans buffet de bois noble, sans boiseries et sans sculptures et sans le troisième clavier qui prévoyait un troisième plan sonore, digne d’un instrument de cathédrale. Peu importe , on aura sauvé le principal . Joseph Merklin déploie alors son génie dans l’harmonisation qu’il veut exemplaire , de façon à compenser les malheurs des temps présents. L’orgue sonnera jusqu’à la Noël 1982 où , dans un vacarme assourdissant , comme pour se plaindre de n’avoir jamais vraiment été entretenu , rendra l’âme , l’air se vidant d’un seul coup de son poumon. Le début de son démontage , en 1985 , est le premier signe de sa renaissance. Il va donc attendre une dizaine d’années de plus pour sa restauration progressive , dans les ateliers de Pascal Quoirin à Carpentras.
Par un matin humide de février 1998 , deux premiers semi-remorques amènent les élément les plus lourds devant la porte nord de Saint Front . Il s’agit d’un puzzle géant à reconstituer dans la cathédrale, dont on a vidé la nef ouest de ses chaises et prie-dieu. On y entrepose les corniches en chêne , les parois en chêne , la mécanique énorme , les claviers dans leur console et le fameux poumon de l’orgue qui avait tant fait parler de lui quelques années auparavant. Le remontage s’effectua jusqu’en mai. Tout fut hissé à main d’homme à la tribune , le buffet en chêne massif , les façades , les tuyaux , à l’aide de poulies . Tout prit forme petit à petit , dans cette lenteur qui sied à l’artiste épris de perfection , et un beau jour de juin , dans une cathédrale pleine d’une émotion quasi palpable , l’organiste posa ses mains et ses pieds sur les claviers. Le navire sonore, volant sur les ailes de la Musique , lâcha alors ses amarres et prit son essor dans l’acoustique basilicale de Saint Front.

Christian Mouyen , Titulaire.